Laboratoire SEDET ____________________________ Université de Paris VII
Rapports interethniques et construction nationale à MADAGASCAR (XIXeme-XX-ième siècles)
Table ronde, 4
et 5 Décembre 1998
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Dominique DUMONT
Leçons d'un débat avec des "ethnonationalistes"
merina
"Tsy misy melo-batana, fa ny melo-bava no meloka."
("Personne n'est coupable de son corps, mais il en est qui sont
coupables de ce qu'ils disent")
Première partie : les thèses "ethnonationalistes"
merina
1. Introduction
Internet a mauvaise presse en matière de débats d'idées. Il y règne une absence de règles, un usage fréquent de l'anonymat, une quasi-abolition de tout statut social des interlocuteurs au nom d'une utopique "égalité des intervenants" que ne reconnaissent pas les "détenteurs du savoir" (d'où leur prudente abstention, en général), une absence en un mot de tout contrôle social, plus ou moins génératrice de comportements irresponsables. Ce gigantesque réseau d'ordinateurs est devenu le lieu d'expression privilégié pour toutes sortes de dérives, de fanatismes et de provocations. Il émane souvent de ces discussions, ouvertes à tous vents, une sorte de "bruit" général, de confusion, et d'aucuns voient là une manifestation de plus de la "crise de la modernité".
Pourtant, quelle formidable efficacité que celle d'Internet dans la communication ! On a vu apparaître ces dernières années plusieurs lieux d'échanges et de discussions sur Madagascar, entre autres la liste de diffusion "Ny Malagasy eto amin'ny sehatra Internet", appelée aussi "FBRA", réservée aux nationaux, qui comprend plus de 600 inscrits (la plupart provenant de la "diaspora", si l'on désigne sous ce vocable les zanak'ampielezana qui résident an-dafy), et aussi le forum <soc.culture.malagasy>, ouvert à tous. Ce forum, en anglais "newsgroup", sera désigné ici sous le sigle "scm". Les groupes de discussion, ainsi que les pages Web personnelles, lesquelles se comptent par dizaines en ce qui concerne Madagascar, sont autant d'outils permettant de resserrer les liens entre "nationaux", et plus généralement entre amis de la Grande Ile.
Le courant "ethnonationaliste" merina est apparu dans la capitale malgache dans le courant des années 1990. Il s'est structuré d'abord autour d'une simple association de natifs de l'Imerina, Terak'Imerina, puis autour de l'hebdomadaire "Feon'ny Merina" ("La Voix des Merina") (1) et s'est sensiblement radicalisé après l'incendie du Rova en novembre 1995. Ce courant politique est très actif sur Internet, contrairement aux partis traditionnels. Dans la présente contribution, nous commenterons les interventions des "ethnonationalistes" merina sur Internet à partir de divers textes, la plupart rédigés en français, actuellement disponibles sur deux sites Web, d'une part celui qui s'intitule "Zaikabe Merina" (2) , d'autre part un site relatif aux événements de 1947, "Tao anantin'ny aizina" (2bis). ("En ce temps-là, dans la nuit")
"Valin-kitsaka! Le livre de la renaissance merina" (3) ("Revanche"), tel est le titre d'un ouvrage, signé "Ratrimonimerina", dont on ne voit pas circuler de version imprimée à Madagascar, mais qui, sur Internet, fait figure depuis deux ans de texte de référence pour la mouvance "ethnonationaliste" merina, du moins pour une tendance de celle-ci que nous qualifierons d'extrémiste et de raciste, pour la distinguer d'une autre tendance apparaissant comme plus modérée.
Nous ferons également écho aux polémiques qui, toujours sur Internet (et presque seulement sur Internet, du moins pour ce qui est des débats publics), ont opposé quelques représentants de la mouvance "ethnonationaliste" merina à des "antiracistes". Nous parlerons essentiellement d'une discussion longue et houleuse qui a eu pour théâtre le forum <soc.culture.malagasy> entre janvier et mars 1997. On peut retrouver tous les textes en consultant les archives de ce "newsgroup" à l'aide du moteur de recherches "Dejanews" (4)
Il y aurait beaucoup à dire sur la "forme" que prit cette discussion, mais nous ne nous attarderons pas ici sur ce point. (5)
Avant d'en venir au contenu du débat proprement dit, il nous
faudra faire d'abord un assez long exposé du contexte dans lequel
il s'est déroulé, et commencer par résumer les principales
thèses du nouvel "ethnonationalisme" merina.
2. Trois thèses défendues par Ratrimonimerina dans "Valin-kitsaka"
Nous ne pouvons analyser ici dans le détail un écrit de la dimension de "Valin-kitsaka" et laisserons aux chercheurs le soin de démêler le vrai du faux dans les détails historiques auxquels l'auteur fait référence, pour nous concentrer sur les aspects idéologiques et politiques de l'entreprise. Nous discernons trois thèses fondamentales dans cet ouvrage :
"les Merina continuent à participer entièrement à l'identité commune de tous les peuples nusantariens. Ce qui fait que, de ce point de vue, ils sont par exemple beaucoup plus proches de leurs cousins javanais ou ma'anyan que de leurs voisins mainty, betsileo ou sihanaka." (VK chap. 1)
"Ainsi, pour réduire les choses à l'essentiel, il existe véritablement à Madagascar un problème de coexistence entre deux entités humaines sourdement opposées entre elles : d'un côté les Merina et de l'autre les non-merina. Les premiers se définissent comme un peuple d'origine purement malayo-indonésienne, descendants directs des premiers découvreurs et occupants de l'île et les seconds comme des Noirs, résultant du brassage ultérieur entre des transplantés d'origine africaine et divers autres éléments les ayant dominés, en particulier malais et arabo-musulmans." (VK chap.5, Valin-doro)
Cette thèse racialiste n'est pas vraiment nouvelle, elle a été autrefois défendue par l'historiographie coloniale, à cela près que les Merina ont été dépeints non comme "premiers occupants", mais au contraire comme des "envahisseurs malais" venus asservir les "autochtones". Autre différence : les textes de Ratrimonimerina dérivent nettement vers un racisme déclaré, comme nous le verrons un peu plus loin.
"Vous voulez bien avoir des Merina auprès de vous mais à condition qu'ils ne se conduisent pas comme les Merina qu'ils sont mais comme vous-mêmes dans vos fantasmes morbides, comme des "malagasy" bien accommodants, bien complaisants, jouant avec servilité les "créoles afro-asiatiques"!... Comme cela, vous pourriez accaparer facilement tous leurs héritages, sans trop avoir l'impression de perdre la face. En commençant déjà par tout rebaptiser avec cette appellation ridicule de "malagasy"!... Teny malagasy, fomba malagasy, Firenena malagasy!... Et quoi encore! (...) Quand pourriez-vous donc comprendre que, pour tout merina un peu "tonga saina" qui se respecte désormais, "malagasy" équivaut simplement à une injure, et même la plus infamante de toutes! (...)
Cela dit, pour ma part, je peux quand même discuter avec un Sakalava, un Tandroy ou un Mainty mais à la condition qu'il me respecte dans mon identité de Merina et assume lui-même dignement ses propres origines. Autrement dit, qu'il ne vienne pas à moi retranché derrière le masque grotesque et foncièrement agressif du "malagasy"! " (Zon'ny Merina)
Ces deux premières thèses nous conduisent à qualifier ce courant d'"ethnonationaliste" (5bis).
Certes il faudra bien "coexister, malgré tout" (titre du dernier chapître de "Valin-kitsaka") avec les autres Malgaches, et pour cela on parle de la nécessité d'une "confédération des nations de Madagascar vivant en coexistence pacifique" ("Samy masina an-taniny", "Samia maka ho azy ka aoka hifanaja"). Nous reviendrons vers la fin de notre article sur certains silences quant à la réalisation pratique de cette "coexistence".
Il nous restera à examiner une troisième thèse qui, elle, nous semble commune à l'ethnonationalisme merina et à ce que nous appellerons le "nationalisme malagasy" (5bis) au sens classique de cette expression (le nationalisme, par exemple, des Menalamba en 1896-97, ou des insurgés de 1947, un nationalisme qui n'avait rien de spécifiquement merina) :
Cela, beaucoup de nationalistes malagasy l'ont sans doute pensé, et depuis longtemps. Mais c'est la première fois que cette thèse nous est ainsi "assénée" sans ménagement. Jusqu'à présent, les nationalistes malagasy s'étaient conformés à la devise du pasteur Ravelojaona (5ter) :
"Aza manai-boron-kotifirina." ("N'effraie pas les oiseaux sur les lesquels tu vas tirer")
Sur la France, sur son identité et sa spécificité
en tant que nation européenne, sur sa politique africaine, sur sa
politique passée et présente à l'égard de Madagascar,
sur tout cela on trouve de longs développements dans les écrits
de la mouvance "ethnonationaliste" merina. Il ne saurait être
question ici de les passer sous silence. Nous nous poserons la question
suivante : ne conviendrait-il pas de procéder comme le suggère
notre Ministre de l'Intérieur, à savoir, pour mieux combattre
les "démagogues", de reconnaître leur "part
de vérité", en l'occurrence d'apprécier dans
quelle mesure la politique de la France a constitué, constitue encore,
ou ne constitue plus, un obstacle à la construction nationale malgache
?
Notre discussion de ces thèses procédera dans l'ordre suivant
: la première, la troisième, et enfin la seconde.
Le mot "nusantara" signifie "archipel" en malais et désigne ce qu'on appelait autrefois l'Insulinde, correspondant grosso modo à l'actuelle Indonésie. L'adjectif "nusantarien" est utilisé par les linguistes, par exemple Denys Lombard (6bis), pour désigner un groupe de langues (indonésien, malais, tagalog etc.) auquel se rattache la langue malgache, groupe qui fait partie d'une plus grande famille de langues, la famille dite "austronésienne" ou "malayo-polynésienne".
Nous n'allons pas revenir en détail dans cet article sur l'éternelle controverse sur les origines des Malgaches, qui se focalise le plus souvent sur la question de l'importance respective des apports africains et asiatiques dans le peuplement de Madagascar au fil des migrations successives (cette question n'est évidemment pas sans rapport avec un certain racisme à l'encontre des Africains).
En fait, la question qui nous occupe ici n'est pas vraiment celle-là. Personne ne conteste la composante nusantarienne, asiatique, dans le peuplement de Madagascar, ni son importance. Mais le point sur lequel nous voulons insister, c'est que cette origine nusantarienne n'est nullement l'apanage des seuls Merina. Résumons ici quelques arguments scientifiques que sauraient développer les spécialistes :
- arguments biologiques : le concept de "race malaise" n'a, comme les autres concepts raciaux, aucun fondement scientifique. En Asie même, les populations qui parlent des langues austronésiennes présentent une grande variété de types physiques (cf. le site Web du Professeur Paul Kekai Manansala, qui propose sur Internet un très important lexique austronésien). On retrouve cette variété à Madagascar. La génétique des populations révèle néanmoins une assez grande homogénéité du peuplement. On a pu montrer par exemple que les Sakalava ont dans leur patrimoine génétique beaucoup d'éléments communs avec les Merina, y compris en ce qui concerne l'apport que l'on peut discerner comme plus spécifiquement asiatique. Les différences "raciales" relèvent bien plus de l'apparence des individus que de l'hérédité biologique. Comme dit un proverbe malgache :
"Ny olombelona hoatra ny ladim-boatavo : raha fotorana, iray ihany." ("Les hommes sont comme des tiges de citrouille : quand on creuse on ne trouve qu'une racine")
- arguments tirés des techniques traditionnelles : la riziculture, d'origine indonésienne, est répandue tant sur la Côte que sur les Hautes Terres ; l'élevage des zébus, d'origine africaine - on le sait, une grande part du lexique des termes désignant les animaux d'élevage est d'origine bantu - est pratiqué autant par les Merina que par les Sakalava, les Bara et bien d'autres "tribus". Sur la Côte, ce sont des Vezo, non des Merina, qui continuent de faire voguer les traditionnelles pirogues à balancier, d'origine austronésienne,
- arguments linguistiques : la langue malgache est unique, et présente des variations dialectales assez faibles quand on les compare à la situation d'autres langues dans le monde. En outre les éléments caractéristiques de l'origine nusantarienne se retrouvent massivement dans tous les dialectes malgaches, et pas davantage dans la variété merina que dans les autres. On peut relever que certains dialectes sont particulièrement "conservateurs", tandis que d'autres ont évolué plus vite. Des traits phonétiques caractéristiques de l'état de langue proto-malgache sont mieux conservés dans certains dialectes de la "Côte". Par exemple des dialectes du Sud-Est ont conservé des mots à consonnes finales, comme lalañ ("chemin"), tañan ("main"), là où la plupart des autres dialectes ont développé une règle imposant que les mots aient une voyelle finale. Le merina dira lalana, tanana, le tandroy lalañe, tañane, le sakalava lala, taña. Or un mot comme tañan (prononcé tangan), c'est du "malais" à l'état pur.
- arguments archéologiques : les premiers occupants de Madagascar étaient probablement des Austronésiens, des "Nusantariens" donc, mais d'une "race" d'autant plus indéterminée qu'ils provenaient d'un monde austronésien multiracial, comme nous l'avons indiqué plus haut (n'oublions que certains mots malgaches, comme maraina, matoa, maty etc., se retrouvent jusqu'en Mélanésie). Selon l'une des hypothèses les plus vraisemblables, ces Austronésiens ont transité par l'Afrique orientale, y ont séjourné vers les premiers siècles de l'ère chrétienne et se sont en partie métissés avec des Africains. On retrouve les mêmes traces matérielles de cette ancienne civilisation des deux côtés du canal de Mozambique, par exemple la pirogue à balancier.
- arguments tirés de l'étude du domaine religieux, métaphysique : on peut parler ici d'une civilisation malgache unique, fondée non seulement sur le culte des ancêtres familaux, mais aussi sur des cultes d'ancêtres royaux influencés par les civilisations orientales et d'Afrique australe. L'idéologie politique des royaumes malgaches, y compris le royaume merina, a emprunté à des conceptions d'origines diverses : de l'Inde (royauté de nature divine), du Moyen-Orient (le roi et le vizir, ampanjaka et manantany chez les Sakalava), de l'Afrique bantoue (le roi réincarné en animal chtonien : crocodile, ou fañano chez les Betsileo). L'idéal d'endogamie a été souvent battu en brêche par des mariages politiques entre princes de royaumes différents, si bien qu'une caractéristique des hautes lignées aristocratiques, notamment en Imerina, était les mariages lointains.
En résumé, on ne peut faire référence à l'origine nusantarienne et au passé de la civilisation malgache pour prétendre opposer une ethnie de Madagascar aux autres, comme le fait l'auteur de "Valin-kitsaka". Ses affirmations reposent sur deux amalgames, sur deux équations :
merina = race malaise = orgine nusantarienne.
Ces équations sont fausses : prétendre que la population merina est de "race malaise" est une absurdité. Non seulement l'origine nusantarienne est multiraciale, mais en outre un certain métissage s'est produit entre Austronésiens et Africains. Enfin et surtout, les autres "tribus", "ethnies", "foko" de Madagascar, n'ont pas moins de titres que les Merina à se réclamer de cette origine nusantarienne et de l'Odyssée de leurs ancêtres navigateurs à travers l'Océan. Aucune "ethnie" ne peut se prévaloir à cet égard d'une quelconque antériorité par rapport aux autres. Quand à la "race malaise", c'est un mythe qui ne vaut pas mieux que celui de la "race aryenne", de triste mémoire.
Il ne s'agit pas ici de nier l'existence d'un clivage entre Merina et "Côtiers", qui est bien réelle. Mais comme d'autres participants à cette table ronde l'auront montré, cette opposition n'a pas de racine profonde dans la civilisation malgache et ne s'est construite politiquement que dans une période récente, en gros au cours des deux derniers siècles. Elle est apparue quand le Royaume merina a étendu son empire sur une grande partie de Madagascar au cours du XIXe siècle, puis elle s'est figée du fait de la colonisation.
Divers auteurs occidentaux (des scientifiques, des missionnaires, des
administrateurs coloniaux...) ont eu leur responsabilité dans la
racialisation de ce clivage. Ils ont voulu distinguer, en se fondant
sur la seule apparence physique, entre une "race hova"
d'origine indonésienne, celle des gens des Hautes Terres, et une
"race africaine", celle des gens de la Côte. Pour un bêtisier
de citations de ces auteurs, on se reportera à l'ouvrage d'Antoine
Bouillon (7). Nous reviendrons plus loin sur l'instrumentalisation de ce
clivage à des fins politiques.
4. Un racisme déclaré
Un certain "racisme ordinaire" existe à Madagascar, comme partout à travers le monde. Certaines personnes véhiculent des préjugés racistes, distinguant de manière sourcilleuse entre le type physique "fotsy, malama loha" (peau claire, cheveux lisses) et le type "mainty, ngita volo" (peau noire, cheveux crépus). On voit aussi se manifester en certaines occasions des comportements discriminatoires, par exemple à l'occasion de demandes d'embauche, comme l'a affirmé le chanteur Rossy dans un article retentissant paru il y a quelques années dans Le Monde, et comme le fit également observer Theo Randriarifara sur le forum (scm, 28/02/97), en réponse à Ratefy et ses amis qui prétendaient que le racisme était "impossible à définir".
Mais une doctrine raciste élaborée et proclamée, c'est tout autre chose que des préjugés individuels ou des comportements sociaux. Celle que véhicule Andriantefinanahary Ratrimonimerina sur Internet, au nom de la défense du peuple merina, est un fait complètement nouveau pour ce qui concerne Madagascar.
Des antiracistes bien-pensants jugeront peut-être, à la lecture des textes qui vont suivre, qu'il aurait été préférable de ne pas les reproduire ici. Nous leur répondrons que l'auteur de ces textes est bel et bien, qu'on le veuille ou non, un collaborateur de l'hebdomadaire "Feon'ny Merina", et qu'à ce titre il est, hélas, représentatif de l'ethnonationalisme merina, au même titre que d'autres membres bien connus de cette mouvance. Une clarification nous semble nécessaire à ce sujet, pour savoir dans quelle mesure d'autres représentants de ce courant assument son idéologie.
Voyons à présent en quoi il s'agit bien de racisme, et du plus outrancier.
"Les considérations d'ordre racial sont absolument fondamentales dans la vie aussi bien sociale que politique de Madagascar." ("Valin-kitsaka", chap. 4)
Relisons comment Ratefy osait, en janvier 1997, s'adresser à ceux de ses compatriotes de la liste malgache FBRA qu'il supposait être de race noire :
"Ayez enfin la dignité€ et le courage de vous ré€clamer de votre propre identité€. D'assumer votre négritude. Et si vous en avez tant honte, ayez au moins la correction de ne pas essayer de nous l'imposer sournoisement. Rabattez-vous plutôt sur les produits cosmétiques ou finissez-en en vous jetant sous un train!" (extrait d'un message signé "Andriantefinanahary Ratrimonimerina", plus brièvement "Ratefy", posté sur la liste FBRA en date du 9/01/97, actuellement reproduit sur la page Web intitulée "Fiarovana ny zon'ny Merina hiteny" )
L'idée, déjà exprimée plus haut, que les Noirs partageraient ce mépris envers eux-mêmes, est également présent dans le chapitre 2 de Valin-kitsaka, lorsque l'auteur évoque
"les peuples les plus honteux d'eux-mêmes, comme les Africains et les Créoles."
A ce sujet, nous renverrons aussi, et surtout, au chapitre 4 de l'ouvrage, intitulé "Un pays malade de la négritude," qui relève d'une pure et simple logomachie raciste.
La plupart des thèmes mensongers constitutifs d'une doctrine raciste (8) sont ici présents. Cette doctrine affirme non seulement l'existence des "races ", mais aussi "l'inégalité des races", leur "hiérarchie", la solidarité entre "race" et culture, entre caractéristiques physiques et caractéristiques morales des différentes "races". On trouve tout cela dans Valin-kitsaka, notamment dans les dernières pages du chapitre 2, intitulé Faratay, le Cannibale, où il est question de l'immigration en France :
"Et comme toujours évidemment, dans le degré
de préférence ou de tolérance vis-à-vis des
différentes catégories d'étrangers, une hiérarchie
tend à s'imposer d'elle-même. Les plus appréciés
demeurent alors généralement les Asiatiques (...) Et au bas
de l'échelle, on trouve évidemment les Noirs et les Arabes
auxquels on ne manque de reprocher, en plus de leur laideur physique et
de leur agressivité habituelle, leur incorrigible mentalité
de mpisisika, de gens n'aspirant qu'à se faire assimiler en infiltrant
intempestivement leur sang dans les veines des autres peuples !..."
L'idéal de "pureté raciale" et la phobie du métissage reviennent sans cesse. Comme ailleurs dans le monde, cette phobie de "l'autre" vise tout particulièrement le voisin, le "proche" (cf. Alain Bihr, (8)), celui que Maurice Barrès appelait "l'étranger de l'intérieur". Pour ce qui concerne Madagascar il s'agit du Mainty, le Malgache à la peau noire :
"En fait, pour les souverains merina, les Noirs, même libres, étaient par-dessus tout des étrangers d'une autre nature, avec qui on peut éventuellement contracter des liens d'amitié mais en aucun cas des gens avec qui il est possible de mêler son sang." (Riposte merina...)
La peur de l'autre se traduit par la thèse suivante : le peuple merina est une victime, il est agressé et menacé, jusque dans son identité, par une tentative de "génocide" :
"...à travers le Rova, ce sont les Merina en tant que peuple héritier d'une histoire spécifique que l'on a voulu détruire, annihiler par le moyen le plus radical qui soit, le feu! Notre humiliation présente ne suffit pas à nos ennemis, il leur faut encore anéantir les fondements de notre identité, éradiquer toutes traces de notre histoire depuis les origines.
D'ores et déjà, cet «acte de malveillance» prend alors une toute autre dimension, d'une gravité extrême puisque relevant ni plus ni moins que du génocide. Un génocide par procuration, à défaut et en attendant sans doute de pouvoir se traduire à l'occasion par des tentatives de massacres physiques réels." (VK, chap. 3)
Un danger analogue de perte d'identité est censé menacer la France, et par la même, l'Europe. On retrouve des thèmes qui furent agités naguère par l'extrême-droite européenne, par exemple par le démographe nazi F. Burgdörfer :
"On trouve chez Burgdörfer différentes représentations de l'étranger. Par exemple, celle du travailleur polonais qui "s'infiltre" peu à peu dans le peuple allemand pour satisfaire les besoins d’une économie aveugle aux " différences de peuples et de races " et détruit ainsi son homogénéité. Par rapport à cette vision phantasmatique, la France et son droit du sol représentent l'’exemple vivant de ce que Burgdörfer redoute le plus, "le mélange des races et des sangs", notamment en raison d'’une "infiltration du continent noir-marron"." (9)
Voici ce que cela donne dans "Faratay, le Cannibale" :
"La France est, par excellence, le pays européen de l'immigration étrangère. Bien qu'on se garde d'en donner le chiffre exact, elle doit compter de nos jours entre cinq et six millions de non-européens parmi sa population, soit 10 % environ de l'ensemble. Dans leur écrasante majorité, ces non-européens sont des Noirs (africains et antillais) ou des Maghrébins plus ou moins noirs également, de confession musulmane ou juive. Or, conformément à la tradition française à ce sujet, ces immigrés sont tous voués à terme à l'«intégration», à la francisation totale. Y compris donc sur le plan racial puisqu'au nom de l'«antiracisme», on encourage ouvertement le mariage mixte en France. (...)
Cela signifie que, concrètement, la France va devoir s'ingérer une masse considérable de corps véritablement étranger, et qui continue d'ailleurs à croître en importance puisque d'une part, l'immigration se poursuit tant bien que mal, et de l'autre, les familles qui en sont issues possèdent un taux de fécondité nettement supérieur à celui des autres communautés! L'inévitable conséquence en sera donc, à terme, une augmentation de la proportion des métis au sein de la population. Au nom de la «pérennité nationale française», la France deviendra de moins en moins blanche et européenne, au risque de provoquer une véritable cassure dans sa propre image, dans sa façon d'exprimer son identité traditionnelle! (...)
Et c'est là qu'on mesure une fois de plus jusqu'à
quel point la France représente un véritable problème
pour l'Europe, sans parler du reste du monde. En fait, elle en est même
le cancer, la maladie mortelle qui lui ronge peu à peu la chair
depuis maintenant plusieurs siècles. (...)
la France est la principale vectrice de la négritude
et le fourrier par excellence de l'arabo-islamisme rampant en Europe."
(VK, chap. 2)
Revenons à Madagascar. Ratrimonimerina prêche une endogamie stricte et l'interdiction du métissage avec les Noirs, sous peine d'exclusion de la communauté merina :
"L'endogamie est pour nous une règle qui ne souffre aucune exception, aucun compromis. Tout merina s'unissant à des Mainty de quelque statut ou origine que ce soit cesse du même coup d'être merina pour ne plus être considéré que comme mainty. (...)
Il s'avère seulement manifeste à l'esprit de tous que l'héritage identitaire merina, à cause de sa propre nature d'identité à fondement racial exclusif, n'est pas transmissible à des gens issus également d'autres origines. Et plus précisément, en raison des circonstances historiques et des conditions particulières existant à Madagascar, à des Noirs. On peut à la rigueur concevoir l'existence de métis merina-vazaha ou autres races étrangères au pays mais pas des métis merina-mainty! (...)
C'est bien dire jusqu'à quel point notre pays est effectivement rongé par un mal redoutable, celui inhérent à la négritude. Au besoin morbide, à la fois cannibale et suicidaire qu'à le nègre de s'infiltrer par tous les moyens à l'intérieur d'une autre race, dans l'espoir fou de s'y diluer. A l'échelle planétaire, c'est la race blanche qui fait l'objet de sa convoitise mais il se trouve que dans le cadre particulier de Madagascar, c'est en ce moment la race malaise des Merina qui est la plus exposée à ses assauts. (VK chap. 4)
Contre la menace de décadence et de disparition, le seul salut est dans le combat. C'est d'ailleurs une constante de ce type d'idéologie (Alain Bihr, op. cit., (8)) :
"...nous nous inscrivons totalement dans la lignée des Menalamba, de ces humbles paysans merina qui n'ont écouté que leurs tripes et ce que semble leur dicter leur devoir pour défendre le hasin-dRazana bafoué par la plus basse profanation étrangère. Si bien que, pour rendre hommage à leur sacrifice et reprendre le flambeau qu'ils avaient dû laisser tomber à la suite de leur échec (dû en grande partie à la passivité des traîtres occidentalisés de la ville qui, égoïstement, et surtout stupidement comme toujours, démissionnèrent dans l'espoir de tirer profit de la nouvelle situation grâce à la «reprise des affaires». Ce qui les préoccupait n'était pas en effet le sort de leur patrie en train de s'effondrer à jamais dans la servitude mais la meilleure façon d'obtenir des «produits d'importation» afin de satisfaire leur vanité!), nous allons tâcher de justifier, de donner une véritable explication à leur haine." (VK)
L'auteur oublie un détail historique qui a son importance, c'est que les Menalamba des années 1896-97 étaient de toutes origines, c'étaient des Merina fotsy et des Merina mainty qui s'efforçaient d'unir tous les Malgaches contre l'envahisseur.
Notons enfin que s'exprime aussi une inquiétante "compréhension" de la politique d'apartheid :
"On comprend également l'acharnement des Blancs d'Afrique du Sud à s'accrocher comme ils l'ont fait à l'apartheid qui, en définitive, peut être considéré comme un simple système de défense communautaire. Face à une majorité de Noirs ne rêvant que d'«intégration nationale» sans discrimination raciale, la seule chance de survie d'une communauté de non-noirs est de monopoliser le pouvoir politique ou, à défaut, le contrôle de l'économie!" (VK, chap. 4)
Il est étonnant de constater que lors du débat sur scm,
il ait fallu argumenter face au "duo" Ratefy-Mester pour "définir"
le racisme et "démontrer" que les textes de Ratefy sont
racistes !
Ratefy : "Et tout d'abord, je tiens à dire que je suis parfaitement incapable de donner une définition un tant soit peu cohérente du concept "racisme" et je défie quiconque d'autres AU MONDE de pouvoir le faire."
Voici une definition du mot raciste (Oxford Dico) : "belief in the superiority of a particular race, theory that human abilities etc. are determined by race." (Andry, 13/02/97)
Il nous faut à présent poursuivre l'examen détaillé
des deux autres thèses de l'"ethnonationalisme" merina.
Nous abordons donc à présent la problématique de la
construction nationale à Madagascar.
Nous supposerons que le lecteur accepte l'idée suivante : pour construire
une nation il convient d'abord de vivre en paix et d'oeuvrer ensemble à
la recherche d'un certain "bien commun" fondé sur un certain
"vouloir vivre ensemble". Pour cela, il convient aussi d'éviter
autant que possible les querelles entre groupes sociaux d'origines différentes.
Commençons donc par nous interroger sur cet obstacle que constituerait la France en tant que telle, du point de vue de la construction nationale à Madagascar. Nous devrons nous rafraîchir la mémoire sur quelques faits historiques, sur des faits qui sont certes pour la plupart bien connus, mais qu'il n'est jamais inutile de rappeler. En fait, la question qui nous importe est surtout de connaître leur incidence sur la vie politique présente et à venir.
Suite de notre exposé : les responsabilités de la France
Notes
Avertissement : le présent article existe en version HTML, avec un certain nombre de "liens" permettant de "naviguer", et pas seulement vers des pages "ethnonationalistes". Il est rappelé que toute adresse sur Internet peut être, à tout moment, changée ou supprimée. Celles qui sont données ici ne sont qu'indicatives, elles étaient encore valables au moment de la table ronde, dans les premiers jours de décembre 1998.
(1) cf. l'article de Solofo Randrianja, "Ethnonationalisme et représentations de l'Histoire à travers les journaux "Feon'ny Merina" et "Masova"", pour la présente table ronde
(2) http://home.cwnet.com/zaikabe/KI/ (2bis) http://wwwperso.hol.fr/~imerina/1947.HTM
(3) http://home.cwnet.com/zaikabe/KI/VALY_1.HTM
(4) http://dejanews.com/ (notons qu'une "power search" permet de consulter un message en indiquant ses références, par exemple ici le forum concerné, soc.culture.malagasy, la date , l'auteur du message)
(5) La manière dont s'est déroulée cette discussion mériterait une étude de "psychologie sociale" sur les "rôles" des divers intervenants, rôles à la fois politiques et théâtraux (n'oublions pas que le mot "rôle", du latin rotulus, signifie à l'origine "parchemin roulé sur lequel est inscrit le texte que doit réciter un acteur"). Un Menalamba déclame d'abord une longue tirade dont voici un extrait : "je me félicite un peu de cette occasion qui m'est enfin offerte de pouvoir expliquer également à des malgachistes ce que veut dire mangaron-biby an-davaka et ce qu'il en coûte de subir un petit effet de lolom-po kovalahy contenu depuis un siècle!" ("Riposte merina aux Vazaha Faratay") (scm, 26/01/97). Par la suite, le masque bestial du dangereux biby se voit confié à d'autres intervenants, un "Cerbère" (scm, 25/02, malgachisé par la suite en Raseribera, scm, 17/03) ayant fait une entrée sur scène pour diriger une "meute hurlante" (scm 27/02), on voit passer aussi un "Petit-Fils-du-Sanglier" qui "essaie d'être visionnaire et sourd quand il le faut" (scm, 26/02), jusqu'à une sortie assez digne, reconnaissons-le, du Menalamba : "le tigre merina ne se dérange pas pour l'aboiement d'un chien, le grognement d'un marcassin, la défécation d'un porc ou le coassement des crapauds" (scm, 28/02). Entre temps, divers rôles plus intellectuels auront été créés pour la circonstance et confiés à deux "Vazaha", d'une part un antiraciste aussi virulent que vertueux, subtilement baptisé M. Sage (scm, 31/01/97), remis à sa place par Pierre Ranjeva qui, pour l'occasion, nous gratifie d'un petit cours sur l'herméneutique des signes (scm, 4/02/97) ; d'autre part une espèce d'intellectuel verbeux du genre Nouvelle Droite, se réclamant de Taguieff pour mieux le citer à contre-sens, un certain Philippe Mester (scm 19/02, 20/02, 22/02, 23/02 etc.). Souhaitons à ces créations théâtrales une postérité au moins égale à celle de Prospero et surtout de Caliban, que l'on retrouve en exergue de la "Lettre ouverte aux francophoniens" .
(5bis) Nous mettrons entre guillemets des mots comme "ethnie",
"ethnonationalisme" etc. Nous ne voulons pas entrer ici dans
des querelles de vocabulaires avec les "ethnologues" et nous
contenterons donc de ces termes, qui sont en usage, sans nous occuper de
les définir précisément. Nous mettrons des guillemets
parce qu'aux yeux de certaines personnes, un mot comme "ethnie"
aurait une connotation péjorative, tout comme celui de "tribu",
et des mots comme "ethniciste" ou "ethnonationaliste"
partageraient aussi cette connotation, qu'on ne trouve pas par exemple
dans le mot "communauté". Il en va de même du mot
"caste", lui aussi péjoratif, et que nous mettons également
entre guillemets.
Nous emploierons souvent le mot "malgache", qui est relativement
neutre, mais aussi le mot "malagasy", parce que sa présence
dans une phrase française revêt une sympathique connotation
revendicative.
(5ter) Régis Rajemisa Raolison, "Dictionnaire historique et géographique de Madagascar", Ambozontany, 1966, art. Ravelojaona
(6) Cette section doit beaucoup à la lecture d'un Cours polycopié : "Un terrain, Madagascar", cours de DEUG à l'ex-USHS de Strasbourg, ainsi qu'à des conversations avec Noël Gueunier, l'auteur du Cours en question, linguiste et ethnologue, Université Marc Bloch, Strasbourg.
(6bis) Denys Lombard, MALAISIE et INDONESIE (langues et littératures), in "Encyclopaedia Universalis"
(7) Antoine Bouillon, "Madagascar, le colonisé et son âme", L'Harmattan, 1981
(8) cf. les ouvrages classiques de P.-A. Taguieff, mais aussi une parution récente, qui montre très bien le lien entre racisme et extrême-droite : Alain Bihr, "Actualité d'un archaïsme, La pensée d'extrême-droite et la crise de la modernité", Ed. Page deux, 1998. D'autre part, dans son article pour cette table ronde, Solofo Randrianja montre qu'un lien analogue a déjà existé à Madagascar dans le passé.
(9) Florence Vienne, "Le Juif, l'homme héréditairement sain et le ventre de la femme: le corps de la nation (Volkskörper) chez Friedrich Burgdörfer (1890-1967)", in "La race blanche en danger de mort", Populations et Politique n°1, Juin 1997, Laboratoire de Démographie historique (LDH) de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), 54 boulevard Raspail, 75006 Paris
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